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Niki de Saint Phalle

Les secrets de la technique de Niki de Saint Phalle

Le Grand Palais à Paris présente l’œuvre de Niki de Saint Phalle. Cette belle exposition a pour mérite de montrer toute la complexité d’une artiste bien plus tourmentée que son image grand public ne le laisse deviner. Ses Nanas, sculptures colorées et joyeuses, odes à la féminité, ont occulté les autres œuvres de l’artiste. Niki de Saint Phalle était une créatrice d’une grande imagination. Autodidacte, elle a exploré sans complexe ni tabou, de très nombreuses techniques, notamment l’art monumental dont elle était un maître. Voici comment elle a élaboré quelques-unes de ses œuvres phares.

Des peintures sanglantes

Niki de Saint Phalle
Saint Sébastien (Portrait of My Lover / Portrait of My Beloved / Martyr nécessaire), 100 x 74 x 15 cm , peinture, bois et objets divers sur bois. Cette œuvre, que le public pouvait percer de fléchettes, conduira l’artiste à l’idée des tirs.

Niki de Saint Phalle a connu ses premiers succès médiatiques avec sa série des Tirs, imaginée en 1961. Le principe : des sacs de couleurs, et plus tard des bombes de peinture sont enfouis sous une épaisse couche de plâtre blanc. L’œuvre, d’abord immaculée, prend sa forme définitive lorsque des amateurs tirent sur elle, participant eux-mêmes à la création. La peinture s’échappe par les orifices créés par les balles et dégouline dans une explosion de matière. Avec ces bas-reliefs violents, l’artiste exorcise le climat familial étouffant et surtout l’inceste du père (une question bizarrement passée sous silence dans l’exposition).

Niki de Saint Phalle dévoile la genèse de ces œuvres dans une lettre. «  (…) J’eus une illumination : j’imaginai la peinture se mettant à saigner. Blessée, de la manière dont les gens peuvent être blessés. Pour moi, la peinture devenait une personne avec des sentiments et des sensations. (…) Je parlai à Jean Tinguely de ma vision et de mon désir de faire saigner une peinture en lui tirant dessus. Jean fut emballé par l’idée; il suggéra que je commence tout de suite. Impasse Ronsin, on trouva du plâtre et une vieille planche, puis on acheta de la peinture au magasin le plus proche. Pour faire adhérer le plâtre au bois on planta quelques clous. Prise de frénésie, je ne cachai pas seulement de la peinture derrière le plâtre, mais tout ce qui me tombait sous la main, y compris des spaghettis et des œufs. Quand cinq ou six reliefs furent prêts, Jean pensa qu’il était temps de trouver un fusil. On n’avait pas assez d’argent pour en acheter un, alors on est allé dans une fête foraine boulevard Pasteur et on a convaincu l’homme qui tenait la baraque de tir de nous louer un fusil. C’était un 22 long rifle qui tirait de vraies balles. Les balles perceraient le plâtre puis les sacs en plastique enfouis dans le relief et contenant la peinture, la faisant couler à travers les trous des balles et colorer la surface blanche visible. L’homme du stand de tir insista pour venir lui-même avec le fusil. Il avait sans doute peur de ne pas le revoir. (…)

Pendant les six mois qui suivirent, je fis des essais en mélangeant toutes sortes d’objets aux couleurs. Je laissai tomber les spaghettis et le riz et me consacrai davantage au côté spectaculaire des tirs. J’inaugurai l’usage de la peinture en bombes qui, frappées par une balle, produisaient des effets extraordinaires. Cela ressemblait beaucoup aux peintures abstraites expressionnistes que l’on faisait à l’époque. Je découvris les résultats dramatiques que pouvait donner la couleur se répandant sur les objets. J’utilisai enfin du gaz lacrymogène pour les grandes finales de mes performances de tirs. La fumée dégagée évoquait la guerre. La peinture était la victime. Qui était la peinture ? Papa ? Tous les hommes ? Petits hommes ? Grands hommes ? Gros hommes ? Les hommes ? Mon frère John ? Ou bien la peinture était-elle MOI ? Me tirais-je dessus selon un RITUEL qui me permettait de mourir de ma propre main et de me faire renaître ? »

Dans cette vidéo de l’INA, on la voit procéder à l’un de ces tirs :

Les mariées révoltées

 Cette accumulation d’objets pris dans le plâtre se retrouve dans des sculptures grandeur nature qui annoncent les futures Nanas. Niki de Saint Phalle représente des femmes, jeunes mariées ou parturientes, dont les corps sont recouverts de petits objets symboliques : poupées, baigneurs écartelés, bouquets de fleurs artificielles, soldats en plastique qui donnent une tonalité à la fois grinçante et burlesque aux personnages.

Dans cette interview de 1972, l’artiste explique son processus créatif et son engagement féministe (face à un journaliste légèrement machiste) :

Les Nanas démesurées

Niki de Saint Phalle
Dolorès, 1968-1995, 550 cm, polyester peint sur grillage.

En 1965, l’artiste entreprend sa série des Nanas, qui lui donnera une reconnaissance internationale. En 1966, avec son mari Jean Tinguely, elle reçoit la commande d’une Nana gigantesque qui sera exposée au Musée de Stockholm. Elle explique la construction de cette œuvre dans une lettre à une amie. « Nous avons dû travailler 16 heures par jour. Nous baptisâmes notre Déesse HON, ce qui signifie ELLE en suédois. Je fis le petit modèle original qui donna naissance à la Déesse. Jean, qui était capable de mesurer à l’œil, réussit à agrandir le modèle en une carcasse de fer qui était l’exacte réplique de l’original. Une fois que le châssis fut soudé, une immense surface de grillage fut assemblée pour former le corps de la déesse. Sur les petits réchauds électriques, je faisais cuire dans d’énormes marmites une masse de colle de peau de lapin puante. Des mètres de tissus furent mélangés à la colle puis disposés sur le squelette en métal. Plusieurs couches furent nécessaires pour cacher le support. En brassant ma colle, j’avais souvent l’impression d’être une sorcière médiévale. Quand les toiles furent sèches et bien collées au métal, nous avons peint en blanc le corps de la Déesse. Puis je le décorai, en apportant quelques modifications au modèle original. Plus tard, avec l’aide de Rico, je peignis la sculpture. Pontus travaillait nuit et jour, jouant de la scie et du marteau, participant à notre travail de toutes les façons qu’il pouvait. Pendant ce temps Jean et Ultvedt s’occupaient à remplir l’intérieur du corps de la Déesse avec toutes sortes d’attractions. Jean fit un planétarium dans son sein gauche et un milk-bar dans son sein droit. Dans un bras serait projeté le premier court-métrage où ait joué Greta Garbo et dans une jambe on trouverait une galerie de fausses peintures (un faux Paul Klee, un faux Jackson Pollock, etc). »

Avec le temps, les matériaux employés pour donner vie aux Nanas évoluent. Niki de Saint Phalle abandonne le papier et les tissus collés. Elle sculpte ses œuvres dans des blocs de polystyrène. Elle recouvre cette base de laine de verre et de résine polyester pour la rendre dure comme la pierre. Les Nanas sont ensuite peintes de couleurs vives ou décorées de morceaux de céramique colorée, des miroirs, des billes de verre… Ces sculptures si joyeuses causeront paradoxalement des souffrances cruelles à l’artiste. Au fil des années, les vapeurs et les poussières de la résine lui brûleront les poumons et provoqueront une insuffisance respiratoire chronique.

Les liens :

L’INA a regroupé sur une page les différents documents sonores ou visuels sur l’artiste dont elle dispose : http://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/niki-de-saint-phalle-l-autodidacte-engagee/

La fondation Niki de Saint Phalle http://nikidesaintphalle.org

Ce site sur les femmes artistes a mis en ligne les lettres très détaillées que Niki de Saint Phalle a adressées à ses amis, réels ou imaginaires. C’est passionnant. http://www.femmespeintres.net/pat/mod/desaintphalle.htm

 L’expo :

L’expo Niki de Saint Phalle se tient au Grand Palais jusqu’au 2 février 2015.

Image en-tête : « Cheval et la Mariée » (Détail), 235 x 300 x 120 cm, tissu, jouets, objets divers, grillage 

 

rabier nowart dali

Dali et les street artistes

L’Espace Dali à Paris a eu l’idée originale d’inviter une vingtaine d’artistes urbains dans une exposition où les créations d’aujourd’hui dialoguent avec celles du maître catalan. Chacun des artistes contemporains a créé une œuvre qui ose confronter l’univers surréaliste aux codes de l’art urbain : peinture, pochoir, dessin, lumière, son, installation. Lors du vernissage de l’exposition, sous un beau soleil de fin d’été, une dizaine d’artistes ont réalisé une fresque murale en face du musée. Ils témoignaient ainsi de la vitalité, de la richesse du street art. Cimaises-le blog a fixé ce petit moment de couleurs et de créativité.


Street art à l’Espace Dali par cimaises-leblog

œuvre en-tête :

Arnaud Rabier « Nowart », « Dali fait le mur », aérosol marqueur, 89 x 116 cm, 2014

Infos pratiques :

Exposition « Dali fait le mur » du 11 septembre 2014 au 15 mars 2015. Espace Dali11 rue de Poulbot, 75018 Paris. Avec Akiza, Artiste Ouvrier, Fred Calmets, Codex Urbanus, Hadrien Durand-Baïssas, Jadikan, Jérôme Mesnager, Les King’s Queer, Kool Koor, Kouka, Levalet, Thomas Mainardi, Manser, Nikodem, Nowart, Paella, Pioc PPC, Sack, Speedy Graphito, Valeria Attinelli, Zokatos.

 

Monumenta Kabakov

Monumenta : L’étrange cité des Kabakov

Chaque année au printemps, il se passe d’étranges choses sous la Nef du Grand Palais. L’espace a ainsi été successivement envahi par une gigantesque baudruche aubergine, des parapluies multicolores, des monolithes d’acier, des tours de Babel en ruine, des amas de tissus et de boîtes à gâteaux*. En ce mois de juin, une cité éphémère dresse ses murs immaculés à l’abri de la verrière. Monumenta est de retour. Cette manifestation d’art contemporain invite un artiste à créer une œuvre pour ce célèbre édifice parisien et à défier son immensité. Car le Grand Palais, c’est tout de même 13 500 m2, 200 m de largeur, 45 m de hauteur, un sol en béton brut mal dégrossi, un toit de verre sublime qui happe le regard. Cette année, le spectateur a le droit, non pas à un seul artiste, mais à un couple : les Russes Ilya et Emilia Kabakov, figures majeures de la scène artistique. Pour Monumenta, ils ont construit une cité utopique et mystérieuse. L’installation, complexe, mêle musique, architecture, dessin et sculpture. Elle entraîne le visiteur entre rêve et réalité, dans un parcours initiatique où les Kabakov s’interrogent sur la condition humaine, sur « les grandes visions du progrès, de la science, de l’élévation de l’homme, qui ont pu conduire au bord du désastre. »

Parcours guidé de l’exposition

Une fois franchies les portes du Grand Palais, en préambule, une pancarte donne les règles de la Cité : pas de portable, baisser la voix, pas de selfie. Oublions ces interdictions manquant d’humour, et engageons-nous dans le parcours proposé par les artistes.

La coupole

Ilya et Emilia Kabakov nous accueillent avec une structure de métal évoquant l’orgue de lumière du compositeur russe Alexandre Scriabine, alliant sons et couleurs. Cette coupole gigantesque diffuse une musique lancinante, son cœur s’éclaire de battements acidulés.

Monumenta Kabakov
La coupole lumineuse des Kabakov. Photo VA.

La porte

L’entrée de la cité s’effectue ensuite par une porte en ruine, qui réunit symboliquement vestiges du passé et visions du futur. La cité est entourée d’un mur d’enceinte circulaire qui la protège de l’extérieur. À l’intérieur, cinq pavillons.

Le musée vide

Le premier pavillon évoque les grandes salles d’exposition des musées russes. Les peintures au mur sont remplacées par des flaques de lumière ovales. La Passacaille de Jean-Sébastien Bach remplit les lieux de musique. Libre aux spectateurs d’imaginer les tableaux évaporés ou de se laisser porter par les variations de l’orgue de Bach.

Manas

Les artistes ont imaginé une ville disparue au nord du Tibet. Cette ville est entourée de huit montagnes dont les sommets accueillent des dispositifs de communication avec les sphères supérieures. Des maquettes en bois et des dessins expliquent chacun des dispositifs. Au centre de la salle, un espace fermé présente la maquette de Manas, la ville disparue, avec ses deux niveaux, terrestre et céleste.

Monumenta Kabakov
Manas, la cité disparue

Le Centre de l’énergie cosmique

Là aussi, maquettes en bois et dessins. Cette salle évoque l’énergie cosmique qui se déverse sur la terre selon un angle de 60°. Un centre et son laboratoire recueillent cette énergie et communiquent avec la noosphère, sphère de la pensée humaine. Celle-ci contiendrait toutes les consciences de l’humanité selon un concept développé par le chimiste Vladimir Vernadski et le philosophe Pierre Teilhard de Chardin.

Monumenta Kabakov
La maquette du centre de l’énergie cosmique

Comment rencontrer un ange

L’ange chez les Kabakov peut avoir deux significations. Il s’agit de l’ange gardien, qui porterait l’homme vers la bienfaisance et l’amélioration morale. Mais il peut aussi s’agir de l’ange déchu qui prédit la perte de la spiritualité et la domination du matérialisme.

Les portails

Dans cette salle, peintures et dessins côtoient un grand portique, symbole du passage de la vie à l’au-delà.

Monumenta Kabakov
Une peinture de Ilya Kabakov

Les chapelles

En dehors de l’enceinte de la cité, deux chapelles ont été construites, côte à côte, aux dimensions des ateliers des artistes à Long Island, aux États-Unis. Mais elles peuvent s’apparenter à deux mausolées… Dans la chapelle blanche, le dispositif évoque les fresques disparues des églises et partiellement recouvertes de peinture blanche. Ici, le thème de peintures n’est pas religieux, c’est un pan du passé des artistes, des images de la propagande soviétique qui a bercé leur jeunesse. Dans la chapelle noire, l’atmosphère rappelle plus un atelier d’artiste. Des tableaux gigantesques représentent le couple recevant un prix à Tokyo. Mais la scène a été inversée dans un angle à 45°, et mêlée à des images tirées de l’histoire de l’Union soviétique. Des taches blanches symbolisent le chiffon du peintre. Tous ces souvenirs de la petite et grande histoire finiront par disparaître !

Monumenta Kabakov
La Chapelle Blanche

En conclusion

C’est une belle édition de Monumenta où l’on peut rêver et méditer sur la place du spirituel dans l’évolution humaine. Il est cependant dommage que les artistes n’aient pas ouvert les plafonds des différents pavillons de leur étrange Cité sur la verrière du Grand Palais. En accord avec les thématiques évoquées par les Kabakov, le spectateur aurait pu essayer de communiquer avec le Cosmos et ses sphères supérieures.

Infos pratiques

Monumenta 2014 : Ilya et Emilia Kabakov. L’Étrange Cité. 10 Mai 2014 – 22 juin 2014. Grand Palais, Nef. Lundi, mercredi et dimanche 10 h – 19 h. Jeudi, vendredi et samedi 10 h – 0 h Fermeture hebdomadaire le mardi.

Mon conseil : venir en fin de journée quand la lumière fait place à la nuit, pour mieux apprécier les différentes ambiances de cette installation totale !

* un résumé très bref des créations d’Anish Kapoor, de Daniel Buren, de Richard Serra, d’Anselm Kiefer et de Christian Boltanski présentées aux éditions précédentes de Monumenta.

 

Martial Raysse, la grande odalisque

Martial Raysse, le grand écart pictural à Beaubourg

Le Centre Pompidou consacre une rétrospective à l’artiste français Martial Raysse, aujourd’hui âgé de 78 ans. Après un début de carrière en fanfare dans les années soixante, l’artiste choisit de s’isoler du monde de l’art dans lequel il ne se reconnait plus. Il accorde peu d’interviews, expose rarement. Il multiplie également les ruptures artistiques, explorant des voies très diverses, voire antinomiques, art du bricolage, frises académiques, portraits colorés un peu naïfs. L’intérêt de collectionneurs, comme François Pinault, Marin Karmitz, pour ses œuvres tardives a provoqué un regain d’attention pour cet artiste atypique, qui n’a pas eu peur de désorienter son public. Cette exposition parisienne a le mérite de présenter le cheminement créatif d’un peintre et sculpteur contemporain avec ses reniements, ses ratages, sa variété.

La Grande Odalisque

Raysse La grande odalisque
Martial Raysse, Made in Japan – La grande odalisque, 1964. Peinture acrylique, verre, mouche, passementerie en fibre synthétique, sur photographie marouflée sur toile. 130 x 97 cm. Photo VA.

Martial Raysse, artiste autodidacte, commence sa carrière avec la couleur, la fantaisie. Il s’empare des objets du quotidien pour créer des assemblages. Il détourne les images de la publicité, les figures des pin-up pour créer des peintures aux couleurs acidulées, au graphisme puissant, proches du Pop Art américain. L’artiste explique ainsi cette période : « La tristesse humaine était à la mode et Buffet du dernier chic avec ses figures tragiques et ses cernes sous les yeux. Je voulais exalter le monde moderne, l’optimisme et le soleil. Peindre la tristesse ne peut être que le jeu snob d’une inconscience maladive ! La mort est bien assez affreuse, suffisamment inquiétante*. » La Grande Odalisque, la peinture en illustration,  est tirée de la série Made in Japan, s’inspirant de cartes postales d’art. Martial Raysse y détourne des chefs-d’œuvre de la peinture classique reproduits en masse, qu’il affuble de couleurs criardes, et de détails en volume, comme ici de la passementerie. Une mouche en plastique fait référence aux vanités anciennes, où l’insecte symbolise le mort, la beauté éphémère.

Le Carnaval à Périgueux

Raysse, carnaval à Périgueux
Martial Raysse, Le Carnaval à Périgueux, 1992. Détrempe sur toile, 300 x 800 cm (Pinault Collection). Photo VA

Après un séjour aux États-Unis, Martial Raysse revient en France pour participer aux événements de mai 1968. Il sort désenchanté de cette expérience. Il délaisse les couleurs et le style joyeux de ses débuts, affirmant : « Le Pop Art, maintenant, c’est le bon goût international, il est à la portée de tous les petits rentiers de la peinture, comme ce fut le cas pour l’informel. À fuir. » Il compose alors des œuvres s’inspirant des cultures populaires, des philosophies orientales ou au contraire faisant référence à l’histoire de l’art. La palette éclatante est abandonnée : les tons sont rompus, parfois un peu sales, le dessin souvent malhabile. Le Carnaval à Périgueux, une œuvre de 1992, que je vous montre ici, s’inscrit dans une série de très grands formats évoquant les frises anciennes. « La frise, ça m’est naturel. Dans les dessins abstraits que j’ai faits avant le Pop, il y avait beaucoup de frises. Dans l’histoire de la peinture, c’est ce qui marche le mieux, tous les grands tableaux sont des frises. Ça permet deux choses très ambivalentes : être dynamique tout en étant héroïque. » Les personnages sont représentés à taille réelle, l’arrière-plan rappelle le fond de scène d’un théâtre. L’artiste y mélange figures prosaïques et mythologiques, dans une atmosphère à la fois inquiétante et farceuse, que je rapprocherai des scènes de genre des primitifs flamands. Martial Raysse ne souhaite révéler aucune des clefs de l’iconographie de ses tableaux. À chacun d’interpréter à sa guise cette réflexion sur la condition humaine !

Personnellement, je suis beaucoup plus sensible aux œuvres Pop art que celles plus tardives, à la palette plus incertaine. Et vous ? Êtes-vous allé voir l’exposition à Beaubourg ? Quelles sont vos peintures préférées ?

Infos pratiques :

« Martial Raysse Rétrospective 1960 – 2014 », 14 mai – 22 septembre 2014, Centre Pompidou, Paris.

* citations tirées du dossier de presse

 

Sabatté à l'aquarium de Paris

Sculptures de Lionel Sabatté à l’Aquarium de Paris

Drôle d’endroit pour une exposition. À deux pas du Trocadéro, l’Aquarium de Paris accueille les sculptures de Lionel Sabatté. À l’origine de l’événement, un coup de cœur d’Alexis Powilewicz, administrateur des lieux, pour l’œuvre du sculpteur. L’artiste confie : « Il y a plus d’un an, Alexis Powilewicz a acheté l’une de mes pièces dans une galerie, un grand poisson échoué. Il m’a ensuite proposé d’exposer. J’ai d’abord eu un temps d’hésitation, impressionné par l’ampleur de la tache, mais l’enthousiasme a vite pris le relais. » Il faut reconnaître que le challenge était de taille. C’est la première fois qu’un tel événement est organisé dans ces lieux dédiés à la découverte du milieu marin et qui semblent peu adaptés à la présentation d’œuvres d’art. Éclairages austères, volumes hétéroclites, animaux incroyables monopolisant l’attention du spectateur, autant d’embuches pour une exposition…  Mais Lionel Sabatté, qui avait carte blanche, a su déjouer les pièges de cet univers aquatique. Ses œuvres s’intègrent dans l’espace avec naturel, comme ses poissons d’argent flottant dans les airs, ses créatures hybrides végétales et minérales, à l’allure de murènes, ses oiseaux en moutons de poussière qu’on dirait rescapés d’une marée noire… Les scultpures interagissent avec l’environnement par des clins d’œil, en se reflétant sur les vitres des aquariums, telles des chimères surgissant des profondeurs marines. La beauté des œuvres de Lionel Sabatté tient en partie dans l’origine de leurs matériaux. L’artiste récupère tout ce qu’il peut trouver, des souches déracinées, des pièces de monnaie sans valeur, et même des rognures d’ongle et des peaux mortes. Il redonne vie à ces bouts de rien, pour créer un bestiaire fantasmagorique à la fausse fragilité…

Pour Cimaises-leblog, Lionel Sabatté explique quelques-unes des œuvres phares de l’exposition et leurs secrets de fabrication.

Chant silencieux

Sabatté à l'Aquarium de Paris
Chant silencieux. 2013. Souche de chêne, pièces d’un centime d’euro, fer, étain et laiton. 160 x 202 x 150 cm. Photo VA

« Cette œuvre a été réalisée lors d’une résidence d’artistes dans la Meuse, le Vent des forêts. J’ai récupéré la souche d’un chêne abattu pendant la grande tempête de 1999. Sa forme était d’une telle beauté que j’ai choisi de ne pas y toucher. J’ai réalisé des extensions pour redonner vie à cet arbre mort, le transformer en chimère. Cette sculpture est composée de pièces d’un centime d’euro, une pièce qui a également vu le jour en 1999. Les pièces de monnaie sont un matériau qui me plaît beaucoup, car elles circulent énormément, créant une forme d’échange entre les personnes. La pièce évoque aussi le trésor du fond des mers. J’ai fait rouiller le métal pour que sa teinte s’accorde à celle de l’arbre. Dans mon travail, j’utilise beaucoup l’oxydation. Ce phénomène naturel permet de créer de l’énergie, il représente dans mon imaginaire la dualité du vivant et du vieillissement. J’ai laissé apparente la structure en métal, pour donner un aspect de construction ou de ruine. Certains spectateurs y voient ainsi la jaillissement de la vie ou au contraire une bête à l’agonie. »

Le K

Sabatté à l'Aquarium de Paris
Le K, poisson d’argent. 
Pièces d’un centime d’euro, fer, étain, laiton, vernis. Photo VA.

« J’ai appelé ce poisson, le K, en référence à une nouvelle de Dino Buzzati qui m’avait marqué à l’adolescence. Dans ce récit, une créature marine poursuit le personnage principal dès qu’il s’approche de l’eau. Effrayé, celui-ci passe sa vie à l’éviter. Quand le héros sent qu’il va mourir, il décide d’aller se confronter à sa peur. Le fameux K apparaît. Il lui révèle que s’il l’a recherché sur toutes les mers, c’était pour lui donner une perle magique qui lui aurait assuré bonheur et réussite. Cette sculpture fait partie d’un banc de poissons, colonne vertébrale de l’exposition. Au départ j’avais imaginé des poisson échoués, j’ai décidé de les faire voler et de les suspendre dans la pièce principale de l’Aquarium. Ce sont des poissons imaginaires, qui évoquent une idée de l’évolution par la transformation de leur forme. Une grosse partie du travail d’accrochage a été d’arriver à composer avec leurs ombres projetées sur les murs. Ces ombres rappellent l’art pariétal, un art qui vient du fond des âges, mais aussi les mystères des profondeurs marines. »

Sombre réparation

Sabatté à l'Aquarium de Paris
Sombre Réparation, 2013 Papillons abimés, abeilles, ongles, peaux mortes, épingle et boite à spécimen, 26 × 19,5 × 7 cm. Courtesy de l’artiste.

«  J’ai récupéré des ailes de papillon abimées et mises au rebut chez le taxidermiste Deyrolle. J’ai reconstruit des insectes avec des bouts d’ongles et des peaux mortes. Je leur ai redonné vie grâce à ma chair. Les gens ont souvent une réaction de répulsion quand ils apprennent comment ces œuvres sont réalisées. Cette réaction que nous partageons tous m’intéresse en tant qu’artiste, car elle est irrationnelle. Nous nous serrons la main sans problème, les ongles sont des outils de séduction, mais dès que la peau et les ongles sont détachés du corps, ils deviennent dégoûtants. Pourquoi ? Je ne sais pas. »

Le Cygne noir

Sabatté à l'Aquarium de Paris
Le Cygne noir, 2014 Poussière du métro Chatelet et de l’aquarium, vernis, fil de fer, 180 x 120 x 120 cm. Photo VA

« Cette pièce est réalisée avec de la poussière du métro Chatelet. Cela fait quinze ans que je vais balayer dans la station, j’y suis toléré. Au début, les balayeurs avaient même peur de moi, ils pensaient que je venais les contrôler. J’ai choisi cet endroit parce qu’un million de voyageurs y passent chaque jour. Toutes ces personnes très différentes sont représentées dans la poussière. Ce matériau nous rassemble par-delà son côté repoussant. Avant de travailler la poussière, je la désinfecte et la stérilise. Après ce traitement, j’agglomère mes moutons sur une structure métallique avec de la colle en bombe, je passe ensuite plusieurs couches de vernis. Pour cette œuvre, j’ai ajouté de la poussière de l’aquarium au niveau des ailes. Cette poussière, plus fine, plus minérale, m’a donné une nouvelle matière. Le titre « Le Cygne noir » fait référence au livre du philosophe Nassim Nicholas Taleb. Il désigne ainsi les événements à faible probabilité qui ont des conséquences très importantes s’ils se réalisent. L’évolution se fait souvent grâce à de tels événements. »

En savoir plus

L’exposition « Fabrique des profondeurs » est à voir jusqu’au 18 mai à l’Aquarium de Paris au prix d’une entrée (20,50 euros pour un adulte plein tarif).

Lionel Sabatté à l'Aquarium de Paris
Lionel Sabatté à l’Aquarium de Paris
Zeng Fanzhi

Zeng Fanzhi à Paris

Il est le peintre chinois contemporain le plus côté du marché. L’une de ses toiles vient de se vendre 17 millions d’euros aux enchères. Ce n’est pas ce record financier qui fait de Zeng Fanzhi un artiste majeur, mais sa volonté de toujours se renouveler, sans avoir peur de désorienter son public. L’artiste ne décline pas à l’infini les mêmes gimmicks picturaux comme bien d’autres. Sa première grande rétrospective organisée au Musée d’art moderne de Paris permet de juger de sa créativité, grâce à un parcours à rebours dans le temps. La première salle présente les œuvres les plus récentes, la dernière des travaux d’étudiant. Zeng Fanzhi a commencé à représenter des scènes assez expressionnistes inspirées de son univers quotidien. Il a peint des hôpitaux où malades et médecins se côtoient avec crudité, puis les coulisses d’une usine agroalimentaire, où les ouvriers prennent le frais sur des carcasses de viande congelée…

Zeng Fanzhi
Zeng Fanzhi Hare, 2012 400 x 400 cm (en 2 panneaux) Pinault Collection © Zeng Fanzhi studio

La deuxième grande période, celle sans doute qui lui a permis d’accéder à la notoriété, est celle des masques, proche cette fois du Pop art. L’univers rappelle celui d’un autre artiste chinois, Yue Minjun avec ses autoportraits rigolards. Ici, les personnages portent des masques exprimant différentes émotions. Mais quel est leur ressenti réel ? Sont-ils humains, sont-ils robots ? Le spectateur éprouve une inquiétude latente, un malaise dus au décalage entre ce qui lui est montré et ce que lui est caché. Depuis quelques années, Zeng Fanzhi a abandonné cette stylisation graphique pour un réalisme onirique. Les toiles ont désormais des dimensions de plus en plus d’importantes. L’artiste entraîne le regardeur dans un entrelacs végétal, le plongeant au cœur de ronciers touffus. Les figures humaines ont disparu, elles laissent place à des animaux sauvages. Un lièvre gigantesque est un hommage à celui peint à l’aquarelle par Albrecht Dürer, quelques siècles plus tôt. Mais le changement d’échelle rend le pacifique herbivore bien menaçant.

Pour peindre ces éléments végétaux à la limite de l’abstraction, l’artiste a inventé une technique originale. Il tient deux pinceaux dans la main droite, en même temps. L’un est saisi entre le pouce, l’index et le médian, l’autre entre le médian et l’annulaire. Le premier est conduit par l’idée que Zeng Fanzhi souhaite donner à sa peinture. Le second, agissant dans une direction opposée, est laissé libre de ses mouvements. Les deux outils jouent ainsi une danse désaccordée. Maîtrise contre lâcher-prise. Précision contre imperfection.

Cette dernière série peinte par Zeng Fanzhi est superbe. Le spectateur se noit dans leur format gigantesque, éprouvant physiquement la sensation d’enfermement, la perte de repère. En même temps, leurs couleurs intenses, leurs circonvolutions aériennes et hypnotiques l’entrainent dans une sorte de rêve éveillé.

Pour finir, voici un court extrait d’un entretien de l’artiste avec Fabrice Hergott, directeur du Musée d’Art moderne de la ville de Paris

Pourriez-vous me dire ce que vous attendez d’une œuvre d’art ?
Une œuvre doit être comprise par le public. Elle doit être capable de communiquer, elle doit être compréhensible, toucher le public au fond de lui-même. Elle doit avoir des points communs avec les émotions. Il lui faut de la beauté, du contenu et de l’esprit.

Est-ce que cette beauté change selon les époques ?
Oui, la beauté change et cela dépend aussi de l’âge du spectateur. Quand j’étais jeune, à l’âge où l’on est rebelle, la beauté était liée à la passion, à la douleur. Aujourd’hui la beauté vient avec la paix, la cohérence.

Et en bonus une vidéo :

Infos pratiques

Zeng Fanzhi. Jusqu’au 16 février 2014. Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président Wilson 75116 Paris. www.mam.paris.fr

œuvre en-tête :
Zeng Fanzhi, Mask Series No.6, 1996, 200 x 360 cm (en 2 panneaux) Collection privée © Zeng Fanzhi studio