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Beaux Arts et peinture contemporaine

Dans son dernier numéro, Beaux Arts magazine se penche sur l’état de santé de la peinture contemporaine en examinant vingt idées reçues. Son diagnostic redonnera du baume au cœur aux damnés du pinceau. Le malade — en l’occurrence la peinture — ne semble pas condamné ! Voici quelques-uns des arguments de la revue prouvant la vitalité d’une technique qui n’est plus la reine d’autrefois, mais qui tient bien encore son rang.


— Non, la peinture n’est pas morte. « L’évidence est là : l’expression picturale est portée par quantité de formidables artistes à travers le monde », écrivent les auteurs de l’article. Par exemple, Anselm Kiefer, David Hockney, Pierre Soulages, Peter Doig, Marlene Dumas, Elizabeth Peyton…
— Non, tout n’a pas déjà été peint. De nombreux peintres sont les témoins de leur temps, ils traitent de sujets qui n’ont jamais été abordés dans le passé. Et la revue de citer Chéri Samba et son engagement contre le sida en Afrique.
— Oui, on apprend toujours à peindre dans les écoles des beaux-arts. D’ailleurs de grands noms français, comme Jean-Michel Alberola, Sylvie Fanchon, François Boisrond y enseignent.
— Oui, la peinture intéresse toujours les galeristes. Tous les ténors du marché de l’art (Gagosian, Nathalie Obadia, Emmanuel Perrotin, etc) montrent de la peinture, en compagnie évidemment d’installations, de photographies, de vidéos…
— Oui, la peinture intéresse les collectionneurs. Charles Saatchi et François Pinault achètent aussi des toiles, si, si !

Pas sûr que tous les peintres contemporains français soient convaincus de la démonstration. Nombre d’artistes, d’intellectuels (ici et notamment) regrettent le manque de visibilité donnée à la peinture dans les grandes expositions d’art contemporain. Ils aimeraient que les institutions, les pouvoirs publics, les critiques lui accordent plus d’attention. Mais l’intérêt de l’article de Beaux Arts magazine est d’ouvrir le débat, tout en soulignant une réalité. Le cadavre de la peinture bouge encore !

La peinture en débat aux Bernardins

Le Collège des Bernardins de nuit (photo VA)

La peinture au XXIe siècle, quel avenir ? La question est directe, la réponse beaucoup moins. Le Collège des Bernardins débattait sur le thème jeudi 6 décembre à l’occasion de l’exposition du peintre Bruno Perramant dans ses murs. C’est une bonne idée que d’organiser une telle discussion. Il n’est pas si fréquent de s’intéresser à la peinture contemporaine, considérée par beaucoup comme un art anachronique. Alain Berland, commissaire de l’exposition, Bruno Perramant, Olivier Kaeppelin, directeur de la fondation Maeght, Emmanuel Van der Meulen, artiste, pensionnaire de l’Académie de France à Rome se collent à l’exercice dans une atmosphère studieuse et beaucoup trop tamisée. Dans cette obscurité (réelle), quelles lumières (figurées) vont-elles jaillir ?

« La peinture a toujours été attaquée, démarre Olivier Kaeppelin dans une longue introduction. De tout temps, il y a eu des gens, comme les Iconoclastes, pour penser que la peinture n’avait pas d’avenir. » Emmanuel Van der Meulen souligne : « La peinture a été un médium central qui a apporté de nombreuses innovations jusqu’à atteindre un point critique. Puis on s’est rendu compte que d’autres histoires étaient possibles. Les artistes ont ouvert eux-mêmes ce champ de l’art. » Et de citer comme exemple les peintres abstraits se tournant vers l’architecture. Cette ouverture vers d’autres moyens d’expression, l’arrivée de nouveaux media ont relégué la peinture au second plan. Bruno Perramant se souvient de ses études dans les années quatre-vingt. La peinture n’était ni enseignée, ni exposée. « C’était Waterloo, morne plaine ! », s’exclame-t-il. Maintenant, il enseigne lui-même un art qu’il a longtemps pensé, de son propre aveu, intransmissible. Il découvre parmi les étudiants une part bien plus importante de femmes. « Elles apporteront sûrement une différence. » L’avenir de la peinture au XXIe siècle serait-il féminin ? Dommage, aucun des contributeurs ne rebondit. Le débat suit son cours tel un fleuve indolent.

Le débat. photo VA.

Il faudra attendre les questions de la salle pour revenir aux raisons de la mise à l’écart des peintres de la scène artistique. Olivier Kaeppelin souligne le processus de « bureau-cratisation de l’art », qui a vu des lauréats de concours remplacer les amateurs d’art passionnés à la tête des administrations culturelles. Avec pour corollaire un certain mépris pour les créateurs. « Aujourd’hui, on ne reconnaît pas les artistes comme les penseurs de leur propre art. Certains s’adressent à eux comme s’ils étaient des illustrateurs. » Un membre du public suggère qu’en France, « il existe un procès à l’encontre de l’individu-auteur, ce qui n’est pas le cas en Angleterre ou en Allemagne. »  Pour preuve, ces pays ont vu émerger des peintres à la stature internationale, comme Lucian Freud et Gerhard Richter, dont la notoriété n’a pas d’égal dans notre pays. Ce à quoi rétorque Alain Berland : « la peinture française n’avait peut-être pas la force de s’imposer dans les années soixante-dix. »

La peinture serait-elle reléguée au Purgatoire des arts contemporains ? Ce serait oublier la dimension religieuse du Collège des Bernardins. Le Salut existe, il se trouve dans l’expérience intime « unique » que vit le regardeur de l’œuvre. « Quand elle est réussie, la peinture est une contre-image, affirme Alain Berland. On passe plus de temps devant une toile que devant une photographie. La peinture conservera toujours son mystère et sa raison d’être. » Pour Olivier Kaeppelin, « l’expérience de la peinture est semblable à l’expérience poétique qui est de l’ordre du trou noir. La peinture nous rend aveugles à tous les acquis, sinon on ne la regarde pas. Cet aveuglement devient un vrai regard, on se demande ce que l’on voit. » Tout cela resterait un peu abstrait si Emmanuel Van der Meulen ne concluait cette discussion par une note personnelle. « Laisser une trace avec de la couleur sur du papier me procure du bonheur. La peinture est une joie ! »

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L’aveuglement selon Perramant

L’exposition « Les aveugles » de Bruno Perramant dans l’ancienne sacristie du Collège des Bernardins évoque notamment la cécité, la difficulté à percevoir. L’artiste a réalisé deux polyptiques verticaux, dont l’un est composé de 32 toiles. La composition répond à l’architecture des lieux, toute en hauteur. Dans un entretien* intéressant paru dans la revue du Collège des Bernardins, le peintre explique notamment quelles étaient les contraintes de l’accrochage. « J’ai beaucoup entendu de la prétendue impossibilité d’exposer de la peinture dans cet espace et donc le défi est d’autant plus intéressant à relever. Je me disais que si, durant la rénovation du bâtiment, on avait découvert des fresques ou simplement des traces de peintures, la question ne se poserait pas. La difficulté consiste aussi à concevoir un projet dont la durée sera brève et éphémère comparée au temps du lieu qui vient quand même interroger cette question du temps et pas seulement de l’espace. Un flirt temporel en quelque sorte (…) Il est rare que l’on soit confronté à une telle verticalité, encadrée de plus par les formes d’ogives, accentuée par les colonnes (…) C’est un espace très haut, mais où l’on entre en descendant. Le centre de gravité est particulièrement placé et le vide en devient impressionnant. Le sol est bas et le ciel est très haut. » C’est peut-être là que réside l’un des enjeux de la peinture contemporaine. Sortir d’un certain conformisme de l’exposition, se confronter à des espaces inhabituels, et inciter ainsi le visiteur à regarder la peinture autrement.

Bruno Perramant, "Composition n°3, Les aveugles" (détail) dans l'ancienne sacristie du Collège des Bernardins. Photo VA.

* Entretien de l’artiste avec Alain Berland paru dans la revue Questions d’artistes n°IV, septembre-décembre 2012, éditée par le Collège des Bernardins.

« Les aveugles », exposition de Bruno Perramant, ancienne sacristie du Collège des Bernardins. Du 8 novembre au 20 janvier 2013, du lundi au samedi de 10 h à 18 h, dimanche et jours fériés de 14 h à 18 h. Entrée libre.